MALENTENDU
une nouvelle de Louis BOUCHARD
- Alors tu baises ?
Et là, j'ai vu arriver
la plus belle claque dans la gueule de ma vie. Faut comprendre. C'est pas la
meilleure façon de présenter les choses. Mais je n'avais vraiment
pas le choix. Ca se présente une fois par siècle mais ça
arrive. C'est pas ce que je cherche, au contraire. Une relation autre que par
l'image est souvent néfaste. On ne retrouve pas l'image que l'on cherche.
On réalise que le temps mis à créer une image particulière,
une belle photo a été perdue dans quelque bas instinct.
Pourtant elle était
superbe la petite. Vingt-deux ans. Vingt et un peut-être. Enfin c'était
pas une enfant. De toute façon la première chose que je fais,
c'est de vérifier la carte d'identité du modèle. Pas envie
d'avoir des problèmes avec les parents. Puis c'est une activité
honnête que je fais : des photos. De femmes mais c'est pas le seul sujet
que je mets en scène. Je passe des heures à marcher dans la ville,
à photographier des passants, des édifices, des parcs. M'ont jamais
demandé quoi que ce soit ceux-là. Avec les jeunes femmes, c'est
autre chose. Il semble toujours y avoir un quelconque malentendu. Si c'est pas
elles, c'est moi. On ne découvre qu'après la séance la
vraie nature de la relation.
Je la veux belle, extraordinaire,
la plus belle femme jamais apparue sur terre ! Le genre qui te fait bouffer
la tasse à café lorsque tu la vois passer sur la rue, assis à
une terrasse. Ce type de femme à faire fondre le bitume. Celle qui marque
le pavé de la trace de ses pas. C'est ce que je veux pendant la séance.
J'ai envie de sentir le studio vibrer de la beauté de mon modèle.
Quand c'est un bon jour, j'arrive à avoir deux ou trois bonnes photos
d'une séance. Elle m'a donné sa beauté. J'y ai mis mon
il, mes éclairages, mon envie de la rendre belle, attirante, sublime.
Elle a marché dans l'idée et c'est tout.
J'ai pas toujours été
comme ça. Au début, j'étais intimidé par le modèle.
Voir une fille superbe faire exactement ce que je dis, ça m'a un peu
déséquilibré. Elles sont souvent plus "pro" que nous. Elles
connaissent le boulot. Moi j'ai du apprendre. Puis j'ai fini par savoir leur
faire comprendre ce que je voulais avoir comme pose, l'image que je voulais
créer. J'ai fini par ne plus voir que la beauté devant moi et
pas la belle. Maintenant, tout ce que je veux c'est sublimer sa féminité
et la montrer en image. La beauté c'est elle, l'image c'est moi.
Et parfois, ça
clique avec le modèle. Tout va tout seul. Elle se place comme tu veux,
elle a l'expression que tu cherche au moment où tu la cherche. Elle rit
de tes blagues bêtes. Elle veut te séduire juste le 1/125e nécessaire
à l'image. Elle te donne ce que tu cherche : sa disponibilité,
sa grâce et son charme. Ces séances, on les marque d'une pierre
blanche car elles donnent toujours de belles images. Puis on passe des semaines,
voire des mois à chercher la même complicité avec un nouveau
modèle.
C'est ce que j'ai cherché
aujourd'hui. La complicité. Ce que j'ai eu c'est une proposition : "Alors
tu baises ?"
Quand j'ai raconté
ça à ma femme, j'ai pris la plus belle claque dans la gueule de
ma vie.
Louis-François
Bouchard, février 1999